GR54
Tour de l'Oisans et des Écrins
Du dénivelé, des paysages sublimes, des Cols enchanteurs…
Comme à l’accoutumée, les semaines qui précèdent le départ se ressemblent. Le contenu de mon sac à dos est étalé sur le tapis du salon et je checke chaque jour la pertinence de chaque objet. Je parcours également les forums dédiés sur internet, les vidéos YouTube sur le sujet, je surveille la météo sur les différents points traversés et je regarde leurs webcams en live plusieurs fois par jour.
Après une nuit de contorsionniste dans la voiture sur le parking désert de la piscine, ce dimanche 11 septembre 2022 marque mon départ de Bourg-d’Oisans, kilomètre 0 habituel du GR54…

- Jour 1 : Bourg-d’Oisans > Besse-En-Oisans (25.26km / 7h55 / 1741D+ / 895D-)
Les premiers kilomètres s’effectuent sur une route en lacets empruntée lors du Tour de France, il reste d’ailleurs de nombreuses inscriptions au sol, autant que de déchets dans les buissons. Premier coup de gueule !
Alors que l’Alpe d’Huez me surplombe, je progresse en sous-bois sans difficulté particulière hormis le poids du sac qui avoisine les 18 kilos. Je gagne rapidement en altitude et parviens au col de Sarenne (1999m) qui est un haut-lieu pour les cyclistes du coin. Le col franchit, le décor change radicalement et je quitte la civilisation pour découvrir les premiers reliefs sauvages devant moi puis les cimes enneigées au loin.
Je m’accorde une longue pause devant ce spectacle que j’attendais tant puis entame une descente interminable sur des chemins caillouteux. Je traverse d’authentiques hameaux en pierre qui semblent être restés figés plusieurs siècles en arrière. Le village de Besse-en-Oisans restera le plus beau de tout ce GR. Ancien poste de douane entre la France et la Savoie, toutes ses maisons sont faites d’un savant mélange de bois et de pierres de pays.
Tout de même fatigué par cette première journée, j’installe la tente dans un pré à la sortie du village et passe une première nuit pleine d’impatience pour les jours à venir…
- Jour 2 : Besse-En-Oisans > Arsine (22.72km / 7h00 / 1319D+ / 1217D-)
Mon petit-déjeuner lyophilisé avalé, je me sens d’attaque pour le premier col de la journée.
Après une ascension difficile en lacets courts et caillouteux, le mythique plateau d’Emparis s’offre à moi. Un paysage aux couleurs contrastées et aux reliefs hallucinants m’enchante. Parsemé de ruisseaux, le plateau fait face à La Meije et ses glaciers éternels. Je ne suis pas spécialement en avance sur mon programme mais je passe plus d’une heure à contempler ce tableau somptueux.
Je poursuis finalement mon chemin en traversant de nombreux troupeaux qui paissent ici et là. Je ne rencontre pas les patous censés monter la garde. Ouf ! J’aurai l’occasion de me frotter à eux dans quelques jours…
Avec en toile de fond La Meije, je traverse toute la journée ces steppes empruntées à la Mongolie. Au Lac Noir, j’en prends une nouvelle fois plein les yeux.
Une légende veut que qu’une guerre d’éleveurs et bergers perdure depuis le 14ème siècle au sujet des droits de possession de ces terres magnifiques et précieuses pour le bétail.
Boosté par l’envie d’en voir toujours plus, je marche à un bon rythme et je termine une nouvelle fois la journée des images plein la tête. Je me couche emmitouflé dans le duvet, la nuit s’annonce fraîche !
- Jour 3 : Arsine > Col de l’Eychauda (23.95km / 6h15 / 1388D+ / 904D-)
La nuit a été fraîche et la journée le sera tout autant ! Malgré les efforts fournis pour atteindre le premier col de la journée, je ne parviens pas à me réchauffer. Il faut dire que le brin de toilette effectué dans une petite cascade n’a pas arrangé les choses ! Sur le trajet se profile le refuge de l’Alpe-de-Villar-d’Arène et je vois que de la fumée s’échappe de la cheminée. Il ne m’en faut pas plus pour m’arrêter prendre un petit-déjeuner digne de ces établissements. C’est regonflé à bloc et réchauffé que je quitte le sanctuaire entouré de centaines de marmottes pas très farouches.
Comme la veille, je traverse de grandes steppes occupées cette fois-ci par des troupeaux de vaches en liberté. Elles ont d’ailleurs une fâcheuse tendance à se coucher en plein milieu du chemin, m’obligeant à les contourner par de grandes enjambées à travers les buissons piquants. Suit une succession de petits lacs glaciaires à la couleur troublante dont certains sont asséchés.
En milieu d’après-midi et toujours dans la fraîcheur ambiante, je passe non loin d’un centre de balnéothérapie au Monêtier-les-Bains. Là, une quinzaine de personnes se prélasse dans une piscine extérieure chauffée qui se déverse dans les sources chaudes en contrebas. Le décor est splendide et j’éprouve une pointe de jalousie que j’accompagne de mots doux à leur égard.
Je poursuis mon trajet par une piste de ski en terre jusqu’à son sommet culminant à 2425m. Les jambes lourdes et le moral brisé par le froid, je pose la tente sans voir que le terrain n’est pas parfaitement plat et m’endors tout de même facilement malgré l’humidité qui ne me quitte pas.
- Jour 4 : Col de l’Eychauda > Cabane de Jas-Lacroix (34.82km / 8h43 / 1270D+ / 1555D-)
Je suis réveillé tôt par une fine pluie qui ne cesse de grossir au fil des heures.
Que faire à part marcher ! La journée que j’avais prévue longue en terme de kilomètres sera un calvaire… Les équipements techniques et précautions d’emballage de mon sac de couchage ne suffiront pas à garder mes affaires au sec. Je suis littéralement trempé, des sous-vêtements aux chaussures, et le sac ne fait que s’alourdir à chaque minute de trop passée sous la pluie.
La descente du Col de l’Eychauda a été difficile car glissante et ravinée par la faible largeur de la trace à suivre. Le hangar d’une ferme abandonnée me sert d’abri une petite heure, le temps de faire « sécher » quelques vêtements, en vain. J’en profite pour manger un bout et ainsi me réchauffer avant de repartir.
Les kilomètres s’enchaînent non sans difficulté et je ne lâche pas mon objectif de rejoindre une cabane de secours au bas d’un col que j’ai à gravir le lendemain. Si je peux passer la nuit au sec… En chemin, je dépasse un refuge fermé affichant fièrement sa buvette et les tarifs de ses crêpes.
Nouveau coup dur !
Il est près de 19h30 lorsque j’atteins enfin la cabane de secours qui est accolée à celle d’un berger que je n’ose pas aller saluer. Il est manifestement là puisque de la fumée s’échappe de sa cheminée. Mon coin est spartiate mais je ne vais pas faire le difficile ! Sur la mezzanine, j’improvise un étendage géant et je pends toutes mes affaires. Ah oui, il n’y a pas de « coin feu » dans ma partie de cabane !
Transit de froid, le repas avalé, je décide de me coucher sur un matelas et un duvet laissés à disposition, faisant fi de l’hygiène douteuse et des parasites qui semblent les habiter depuis longtemps.
- Jour 5 : Cabane de Jas-Lacroix – Vallon de la Vallette (20.36km / 7h48 / 1631D+ / 1129D-)
Après une nuit réparatrice pour le moral, les jambes et les affaires encore un peu humides, j’attaque l’ascension du col de l’Aup-Martin qui se dresse tel un mur face à moi. C’est dur, le sol de schiste est encore mouillé de la veille et les pieds glissent facilement. Je mets plus de 2h30 pour gravir les 850 mètres qui me séparent du sommet culminant à 2761 mètres. J’enchaîne par deux autres cols en jouant l’équilibriste sur les cimes, poussé par les vents violents qui font subitement chuter la température.
En haut de chaque col, je découvre de nouveaux massifs, certains secs et rugueux, d’autres enneigés… C’est sublime et chaque ascension est précédé d’un empressement certain.
Vers 13h30, je fais une entorse aux lyophilisés et je m’arrête déjeuner au refuge du Pré de la Chaumette. En récompense des efforts fournis la veille et le matin même, je m’offre un repas délicieux fait à partir de produits simples mais locaux.
Tandis qu’un randonneur installe sa tente près du refuge, il me confie qu’il n’a plus de jambes pour poursuivre plus loin… Il est 15h00, requinqué par mon repas j’enchaîne un dernier col. Sans pouvoir l’expliquer, je fredonne « la manivelle » jusqu’au soir, particulièrement pénible !
C’est dans le vallon en contrebas que j’installe mon campement. Dans cette cuvette, entouré de sommets, la température descend vite et le vent se met à souffler fort. Tellement fort que je me réveille à chaque bourrasque, craignant de voir se déchirer la tente.
- Jour 6 : Vallon de la Vallette – Villar-Loubière (24.79km / 6h22 / 477D+ / 1909D-)
Le vent souffle moins fort lorsque j’ouvre les yeux ce qui me permet de prendre le petit-déjeuner hors de la tente, attendant que le soleil éclaircisse le paysage qui m’entoure. Soudain, après une forte bourrasque, j’entends un bruit sourd et sec qui se met à résonner dans tout le vallon. J’assiste en direct à la chute de gros blocs en pierre qui se désolidarisent d’un sommet. Telle une avalanche, les blocs emportent tout sur leur passage et se désagrègent au fil de leur descente. J’imagine la scène se dérouler en pleine journée lorsque les randonneurs parcourent ces balcons…
La seule et courte ascension du jour est celle du Col de Vallonpierre. Dès les premiers pas, je me retrouve dans une mer de nuages lourds, épais et glacés. La température chute drastiquement, le sol est glissant et chaque mètre parcouru est une petite victoire contre les éléments. Je ne vois pas plus loin que 10 mètres devant moi et suis surpris par la silhouette d’un autre GRiste qui arrive en face. Nous discutons un moment sur nos expériences du trajet à venir, tous deux grelottant de froid, debout en équilibre sur ce schiste fragile sous nos pieds. Nous rigolons en constatant que nos cheveux et poils de jambes sont givrés et cerclés de blanc. En haut du Col, je m’emmitoufle dans des vêtements secs et j’attends plus d’une heure que le soleil vienne chasser les nuages pour m’offrir un point de vue magnifique sur les sommets environnants.
Le reste de la journée se fait tout en descente et nous sommes cinq trekkeurs à mettre à l’épreuve nos genoux sur ces lacets difficiles et pentus. Nous nous croisons régulièrement et sommes conscients que les deux jours à venir vont être difficiles, alors nous profitons de la pente !
- Jour 7 : Villar-Loubière > Désert en Valjouffrey (18.37km / 6h18 / 1603D+ / 1373D-)
La journée est courte en kilomètres mais intense en dénivelé positif. En cause, le Col de la Vaurze qui est reconnu pour sa technicité. Alternant lacets courts en schiste friable et longs balcons exposés au vent, c’est plein de motivation que j’attaque cette courte mais forte ascension. Au fil des kilomètres, je découvre plusieurs cadavres et squelettes de brebis en contrebas. Chutes ou attaques de prédateur ?
Malgré les difficultés et glissades à répétition, le rythme est plutôt bon et j’atteins ma destination du jour vers 15h30. Seul hic du trajet, Tina Arena et « Aimer jusqu’à l’impossible » ne sort pas de ma tête. C’est peut-être la plus dure épreuve de la journée !
Avec autant d’avance, je m’accorde une pinte dans le seul commerce ouvert d’un hameau. La gérante du bar m’indique que le « village » n’est habité que de mars à novembre en raison des conditions climatiques particulièrement rudes toute l’année.
Un autre randonneur croisé plus tôt dans la matinée me rejoint et nous échangeons sur nos étapes respectives, treks passés et à venir. Tout en récupérant au rythme du malt et du houblon, la fin de journée se profile déjà et c’est les jambes chancelantes que je vais installer mon bivouac dans un pré. Après une toilette rapide dans une rivière dont les bords sont encore prisonniers du gel, je m’endors sans difficulté. Seuls les aboiements réguliers d’un patou aux aguets me sortiront de mes rêves au cours de la nuit.
- Jour 8 : Désert en Valjouffrey > Col du Vallon (20.97km / 8h07 / 2532D+ / 1516D-)
Cette journée s’annonce comme la plus intense ! Je me suis mis au défi de terminer ce GR en 9 jours et je ne suis qu’à un pas d’y arriver…
Dès le début, le col de Côte-Belle me coupe les jambes, d’autant que la température est à 2° depuis le réveil. Je mets plus de 3 heures pour gravir les 1000d+. Au sommet, je découvre que la descente va être aussi difficile. Le soleil n’a pas encore frappé ce versant et le sol est gelé. La terre est dure et glissante ; je ne parviens pas à me stabiliser avec les bâtons dont les pointes ne s’enfoncent pas dans le terrain. Entre plusieurs glissades, j’ai le temps d’observer de splendides amoncellements d’ardoises.
En début d’après-midi, le deuxième col de la journée est celui de la Muzelle qui dessert le lac du même nom. Là aussi, l’effort est intense et je suis vite rattrapé et dépassé par mon compère d’hier. A son sommet, le col offre une vue magnifique sur le lac et ses plaines aux couleurs mélangées. Beau spectacle malgré le vent froid cinglant. Le lac de la Muzelle marque le final de la journée mais dans la descente du col, je m’imagine pousser un peu plus loin vu que les jambes sont en forme.
Je dépasse le lac et alors que je m’attaque aux premiers mètres du col du Vallon, mon élan est stoppé par un patou qui arrive sur moi en hurlant. D’une taille impressionnante et pas franchement avenant, je mets les habituels conseils en application, en vain. Le moindre pas en avant que j’entreprends est vite refréné par le retour de Monsieur patou. Vu la configuration du terrain, il m’est impossible de contourner le troupeau et c’est résigné que je m’assieds sur un rocher en attendant que la situation se décante.
Vers 17h30, alors que le soleil décline derrière un sommet, je pense à faire demi-tour pour finalement dormir près du lac. Au loin, deux autres chiens accourent dans ma direction vers laquelle un berger vient également. Je lui fais part de la bienveillance de son chien à l’égard du troupeau et il propose de m’accompagner pour m’ouvrir la voie au milieu du cheptel.
Plutôt sympa, nous passerons finalement un bon quart d’heure à discuter de la vie en montagne et de ses difficultés quotidiennes. Les larmes aux yeux, il m’explique que le matin même au réveil, son chien le plus âgé et expérimenté manquait à l’appel. Muni d’une balise GPS dans le collier, le berger et son ami ont suivi le signal jusqu’à découvrir l’animal agonisant à plus de deux kilomètres du troupeau. Visiblement attaqué par un loup et sans espoir de survie, le berger a dû abattre son patou avec lequel il vivait depuis plus de 10 ans. L’émotion est intense. Le berger m’explique ensuite que des gardes du Parc des Écrins ont été héliportés sur place pour constater et confirmer l’attaque, la recenser et prendre en charge la dépouille de l’animal.
Je prends congé de cet homme simple et humble et j’attaque enfin l’ascension de ce dernier col de la journée. Le soleil est définitivement caché, le vent et le froid sont de retour. Une fine bruine me cingle le visage et c’est complètement cassé que je descends sur l’autre versant. Enveloppé dans plusieurs couches, je découvre en chemin un magnifique spot de bivouac plat, à deux pas d’un ruisseau. Je ne réfléchis pas longtemps et installe la tente pour la nuit qui s’annonce glaciale.
Pour ne pas me faire avoir une seconde fois, je me couche dans le duvet avec ma gourde principale calée contre moi pour éviter de la retrouver gelée le lendemain. Réveillé par le froid au cours de la nuit, le thermomètre affiche -6°.
LE BILAN
Ce GR aura été l’un des plus beaux pour ses paysages et sa diversité mais aussi le plus difficile par ses importants dénivelés tant positifs que négatifs.
Après la Haute Traversée de Belledonne, il reste mon meilleur souvenir quant à l’engagement physique et la difficulté relative.
Tandis qu’il figure parmi les GR les plus connus, je n’ai croisé que peu de randonneurs, probablement en raison de la fin de saison estivale. Un balisage parfait, des gites et étapes concordantes, tout les éléments sont réunis pour permettre un GR « confortable » ou une autonomie totale.
J’en ressors sans blessure, la tête pleine de souvenirs et les jambes tout de même endolories.
- Jour 9 : Col du Vallon > Bourg-D’Oisans (16.87km / 4h26 / 93D+ / 1691D-)
Je me réveille vers 04h30 transit de froid et pour ne plus subir, décide de déjeuner puis de commencer la journée alors que le soleil n’est pas encore levé. Sac chargé, je poursuis la descente de la veille à la lueur de la frontale qui éclaire comme en plein jour les quelques mètres qui m’entourent.
C’est le dernier jour et les derniers kilomètres à parcourir sont fades. Arrivé dans la vallée, c’est une longue route goudronnée de 8 kilomètres que je dois suivre jusqu’à Bourg-d’Oisans. Au bout de quatre heures à un rythme soutenu, j’atteins enfin le village que j’ai quitté il y a peine plus d’une semaine.
Après un braquage éclair de la seule boulangerie ouverte, je rejoins la voiture et m’affale sur le trottoir pour dévorer pain au chocolat, quiche aux poireaux, sandwich de pain aux olives…
Fier d’avoir tenu mes objectifs en un temps record, je sais que dans quelques heures puis jours, je regretterai ces moments précieux et sauvages aux décors enchanteurs. Je profite donc encore de ce climat frais et des sommets qui m’entourent.




















































































